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Table ronde : le e-commerce open-source

Mardi, mercredi et jeudi derniers se tenait la 12e édition du salon Solutions Linux. Cette année, l’événement se déroulait au Centre des Nouvelles Industries et Technologies (CNIT) à la Défense.

Nous vous proposons un compte-rendu de l’une des nombreuses conférences intéressantes auxquelles af83 a pu assister. Il s’agit de la table ronde « Quelle place pour l’open-source dans l’e-commerce de demain ? » de jeudi matin.

Pour paraphraser le texte introductif à la conférence, l’enjeu était ici de discuter des défis qui se posent aujourd’hui aux solutions d’e-commerce open-source, dans le contexte d’une croissance du secteur prévue à 20% en 2011 et 2012. Les solutions open-source telles Magento, OS Commerce, Drupal Commerce, Prestashop ou RBS rencontrent un beau succès commercial. Quelle place pourront-elles occuper demain sur le terrain du « commerce social », du « commerce mobile » ou du « commerce via télévision » ?

Autour de la table se trouvaient :

  • Frédéric PLAIS, Président de Commerce Guys, éditeur de Drupal Commerce
  • Marc SAINT-CIRGUE, Directeur commercial et marketing de RBS
  • Sébastien LUCAS, Directeur associé d’Oxalide, hébergement et infogérance
  • Michel GOOSENS, Vice-Président et GM of EMA de Magento
  • Marine SOROKO, Directrice associée de Core-Techs, intégrateur de solutions

La discussion était animée par Philippe MONTARGES, co-fondateur et Président d’Alter Way.

Présentation des solutions open-source représentées autour de la table :

Frédéric PLAIS, pour Drupal Commerce : Il existe plusieurs solutions de e-commerce qui tentent de partir d’un CMS (« content managing system ») pour aboutir à une boutique. Une première catégorie de solutions choisit d’ajouter une couche applicative autonome d’e-commerce par-dessus le CMS. D’autres solutions tentent de s’intégrer plus finement aux CMS via leurs systèmes de modules (« plugins »). Un troisième type de solutions choisit de créer un pont entre différents systèmes, afin de coupler les capacités de gestion de contenu des uns aux fonctionnalités d’e-commerce des autres. Drupal Commerce, successeur d’Ubercart, emprunte une quatrième voie : s’intégrer beaucoup plus profondément au CMS (Drupal 7 en l’occurence) et bénéficier de toutes ses fonctionnalités via le couplage fort.

Michel GOOSENS, pour Magento : Notre solution d’e-commerce est partie d’une approche ouverte dès le début. Magento cherche à offrir un maximum de fonctionnalités par défaut, dès l’installation. Nous avons opté pour l’ouverture aux solutions tierces de contenu, de paiement etc., plutôt que de vouloir tout réinventer. C’est la force de l’open-source : faire levier sur le travail collaboratif et le grand nombre d’applications déjà disponibles dans l’écosystème du libre. Nous cherchons à nous positionner comme le cœur d’application e-commerce et laissons la possibilité à d’autres solutions de gérer les services annexes.

Marc SAINT-CIRGUE, pour RBS : Notre approche diffère dans le sens où nous avons pensé qu’une boutique est avant tout un site internet, nous avons donc mis l’accent sur la facilité qu’ont les marchands à gérer et personnaliser finement leur contenu avec RBS.

Quels sont les facteurs différenciants pour une solution open-source ?

Sébastien LUCAS : Lors des appels d’offre dans le cadre de projets d’e-commerce, on se retrouve souvent confronté à un choix final entre une solution propriétaire et une solution libre. Le critère déterminant est avant tout les fonctionnalités offertes par l’une et l’autre. La question du coût relatif de chacune est secondaire, car moins tranchée : le coût de licence n’est pas la seule variable à prendre en compte dans le budget (coûts d’implémentation, support).

L’avantage que peuvent apporter les solutions open-source est une relative indépendance/autonomie vis-à-vis de l’éditeur. Il sera ainsi plus simple de faire évoluer la solution si des besoins spécifiques se font sentir. Les solutions libres ont également l’avantage d’être plus proches de l’esprit du web, c’est-à-dire que ce sont des outils collaboratifs qui disposent de communautés qui sont rassurantes pour un client. Contrairement aux solutions propriétaires qui peuvent donner une impression d’enfermement, l’open-source est un véritable écosystème où chacun a la liberté de créer de nouvelles fonctionnalités, de les partager et de bénéficier en retour du travail des autres.

Frédéric PLAIS : Nous ne disposons pas de chiffres concrets sur le secteur du e-commerce en France mais d’après notre expérience, le gros du marché est détenu par des solutions spécifiques développées en interne par les marchands. Les solutions propriétaires ne doivent pas être loin et constituent aussi une grande part de l’existant. Si l’open-source n’en est qu’à ses débuts, il grandit néanmoins très vite et va s’imposer comme une tendance de fond. Aujourd’hui, le logiciel libre ne fait plus peur et dispose d’avantages certains comme la rapidité de correction des bugs par la communauté.

Michel GOOSENS : Il est effectivement difficile de chiffrer le marché en France, mais contrairement à Frédéric, je pense que c’est la première génération des solutions propriétaires qui fait le gros du marché. Mais un phénomène intéressant est qu’un grand nombre des acteurs démarrant leur activité aujourd’hui choisissent spontanément l’open source. Le monde du libre fait la promesse de solutions plus riches et plus propices à l’intégration avec des applications tierces.

Le support dans les projets de e-commerce open-source

Michel GOOSENS : Les éditeurs de solutions open-source proposent en général eux-mêmes du support, c’est un business model fréquent. Chez Magento, il existe différents forfaits avec des niveaux de support variables selon les besoins. Mais l’avantage des solutions libres est de ne pas lier le client à la société éditrice pour bénéficier de support, il a le choix de s’adresser à d’autres entités. Même si les coûts sont variables selon les projets et que le support en open-source n’est pas forcément meilleur marché qu’en mode propriétaire, nous estimons que les coûts d’un projet basé sur une solution libre sont globalement avantageux.

Marine SOROKO : Au-delà du support, la question de la formation est également importante pour le client. Le côté communautaire de l’open-source est utile pour collecter des ressources d’auto-formation ou chercher des services de formation tiers. Vous pouvez par exemple vérifier la réputation d’un organisme en allant vous renseigner sur les forums. Et puis un autre avantage de l’open-source, c’est qu’en phase d’avant-projet, vous pouvez tester le produit en profondeur gratuitement. Vous pouvez ainsi vous assurer qu’il est suffisamment proche de vos objectifs, limitant ainsi le besoin de développement/support spécifique ultérieur. Cela peut faire la différence au moment de vous engager !

Quelle est l’envergure des projets open-source, quels freins rencontrez-vous ?

Marc SAINT-CIRGUE : Il n’existe pas réellement de frein technique dans nos projets. L’envergure des projets n’est pas tant limitée par notre plateforme que par les ressources que le client peut et souhaite y consacrer. Les projets menés sous RBS sont moyens à gros ; nous avons réalisé plusieurs sites accueillant des millions de clients et des milliers de commandes quotidiennes. Quelques petits sites choisissent RBS, il n’y a pas de contre-indication à cela. A ce jour, nous n’avons pas encore de très gros client de type géant de la distribution.

Marine SOROKO : Le frein que nous constatons chez nos clients, c’est qu’ils sont perdus face aux multiples solutions open-source qui se présentent à eux. Pour un néophyte, il est réellement difficile d’avoir de la lisibilité sur les forces et les faiblesses de chacune. Il existe un problème de budget chez les éditeurs open-source qui ne leur permettent pas d’investir suffisamment en marketing, de manière à bien présenter leurs solutions. Il y a un manque de répondant dans ces structures, des personnes qui seraient mi-technique, mi-chef de projet. De leur côté, les solutions propriétaires ont un discours beaucoup mieux construit et rôdé auprès des prospects.

Michel GOOSENS : L’un des freins que nous avons identifiés est le fait que dans le monde de l’open-source, il n’existe pas d’interlocuteur unique au client. Contrairement à un éditeur propriétaire qui est le seul à maîtriser sa technologie, une multitude de sociétés peuvent devenir expertes d’une solution libre et vous proposer leurs services. Pour rétablir certains repères, il est important que l’éditeur ait lui-même une offre de support, afin qu’il apparaisse comme un référent technique crédible au cas où le besoin s’en ferait sentir. Il apparaît aussi comme une offre de support pérenne, dans un contexte où il n’est pas rassurant de devoir changer d’intégrateur et que ce type d’acteurs tiers peut venir à manquer. Quant aux budgets des projets sous Magento, ils peuvent se chiffrer à 20 000 euros comme à plusieurs millions d’euros.

Marine SOROKO : Les solutions open-source ne sont pas forcément dimensionnées pour les tout petits projets, au sein d’entreprises qui n’ont aucune ressource technique : le coût de déploiement d’un tel projet peut dépasser les quelques euros mensuels que vous pourrez débourser pour un système propriétaire fourni clé en main.

Sébastien LUCAS : Le positionnement face aux solutions propriétaires est délicat. Avant de parler fonctionnalités, la première carte que jouent les solutions libres est celle de l’open-source. Ce concept est devenu l’étendard de toute une vague de nouvelle de produits. En ce sens, Magento a été un pionnier et a réalisé un travail important d’éducation qui permet au reste du marché de présenter plus facilement en tant que système e-commerce. L’une des plus grandes forces mises en avant pour ce genre de projets reste la capacité à s’intégrer avec les autres solutions open-source d’ERP, de CRM, etc.

Pour rebondir sur les propos de Marine, il est intéressant de noter qu’on voit aussi apparaître des entreprises qui font le pari de l’open-source en SaaS. Bien sûr, le périmètre fonctionnel s’en trouve limité mais a le mérite de fournir du prêt à l’emploi, avec la possibilité de récupérer facilement ses données pour une éventuelle migration.

Quel est le facteur clé de réussite d’un projet de e-commerce open-source ?

Sébastien LUCAS : Il est très important de choisir des intégrateurs compétents pour mettre votre projet en œuvre. Pour cela, la meilleure marche à suivre est de vous renseigner sur les intégrateurs certifiés par l’éditeur.

Marine SOROKO : Pour réussir votre projet de e-commerce, au-delà du fait de bien préparer les processus de vente et le calcul de vos marges, il est important de penser à l’avenir. Vous devez vous assurer que la solution open-source retenue vous permettra d’évoluer en matière de gestion de contenu, de développer de nouvelles fonctionnalités sociales dans votre boutique, etc.

Frédéric PLAIS : D’une façon générale, si vous vous lancez sur un nouveau domaine d’affaires, il peut être intéressant de tester la validité de votre marché grâce à de la vente sur des réseaux qui ont déjà du trafic (Ebay, Price Minister, etc.) avant de penser à des projets en SaaS ou sur une plateforme dédiée.

Quelles évolutions prévoyez-vous dans le e-commerce ?

Michel GOOSENS : Les grandes nouveautés à attendre se produiront sans doute au niveau du e-commerce mobile (tablettes, téléphones intelligents) et de la réalité augmentée qui améliore l'expérience du consommateur.

Frédéric PLAIS : La nécessité d’avoir sa boutique disponible dans des formats adaptés au mobile sera certainement dans tous les esprits oui. Mais n’oublions pas les questions du SEO (« search engine optimisation ») et de la fidélisation client qui, bien qu’étant classiques, n’ont jamais été aussi critiques.

Marc SAINT-CIRGUE : Pour avancer sur la question du commerce mobile, nous allons devoir supprimer les freins technologiques (notamment liés à la fragmentation des plateformes et des formats possibles) et faciliter ces usages. Mais ce n’est pas l’essentiel à notre avis, la partie la plus intéressante et décisive sera la capacité à innover et proposer intelligemment des services différents sur mobile, qui ne seraient pas possibles sur d’autres types de support.

Sébastien LUCAS : Pour aborder d’autres enjeux futurs que ceux qui ont été évoqués, on peut aussi citer la gestion du trafic. Avec des taux de croissance du e-commerce de 20% annuels et des pics de trafic importants comme à Noël, il faut pouvoir soutenir la charge qui pèse sur les serveurs. Pour cela, l’infrastructure dans le nuage (« cloud ») est une évolution majeure qui deviendra incontournable pour les boutiques ayant ce genre de problématiques. Les solutions de e-commerce devront s’adapter pour faciliter cela.

Marine SOROKO : Il existe une problématique liée aux interfaces de vente qui ne concerne pas uniquement les appareils mobiles. Vendre sur un téléphone oui, mais pas seulement : demain il s’agira aussi d’être présent sur Facebook, sur des TV connectées, etc. Chaque canal dispose d’avantages et d’inconvénients qui demandent d’élaborer des stratégies spécifiques.

Frédéric PLAIS : Pour rebondir sur la réflexion à avoir face aux nouveaux types d’interfaces et le rôle de l’éditeur de solution e-commerce, nous pensons qu’il nous revient de faire connaître les meilleurs pratiques et de proposer des facilités techniques. Mais effectivement, il faudra toujours faire du cas par cas et rien ne remplacera la réflexion marketing et ergonomique du marchand.

Quel est votre souhait pour l’avenir à 4 ou 5 ans ?

Marine SOROKO : En tant qu’intégrateurs, nous souhaitons pouvoir tenir un discours à nos clients plus clair et mieux structuré sur les avantages des solutions libres. Nous aurons besoin de l’aide des éditeurs pour arriver à ce résultat et les convaincre de passer à l’open-source.

Sébastien LUCAS : Le e-commerce open-source a encore beaucoup de parts de marché à gagner dans les années qui viennent. Un gros travail d’éducation nous attend, notamment sur le fait que l’utilisation d’une solution open-source n’implique pas moins d’efforts en gestion de projet. Nous espérons que des solutions open-source gagneront de gros projets qui constitueront des références fortes pour leur permettre de mieux s’imposer demain.

Marc SAINT-CIRGUE : En tant qu’éditeur d’une solution d'e-commerce, nous souhaitons qu’il puisse y avoir de la diversité dans les plateformes disponibles, afin que les clients choisissent celle qui leur convient le mieux.

Michel GOOSENS : Il serait très souhaitable de voir une évolution rapide de la réglementation du e-commerce au niveau international. Aujourd’hui, le calcul des taxes et notamment de la TVA est un véritable casse-tête pour nos clients.

Frédéric PLAIS : Pour préparer l’avenir, nous voudrions que les jeunes actifs ne ratent pas le train de l’open-source. C’est un marché porteur qui a besoin de jeunes talents pour se développer, et aujourd’hui ils ne sont pas assez nombreux. Espérons que nous susciterons des vocations !

Propos recueillis le jeudi 12 mai 2011

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